il y a toujours une manière d’ouvrir la porte, laquelle te correspond ?

Tu es invité.e à plonger dans une histoire hors du temps.


Que choisis-tu qu'elle vienne réveiller en toi ?


Let the magic happen

il y a toujours une manière d’ouvrir la porte, laquelle te correspond ?

© Mary Blair, recherches graphiques pour les studios Disney

La tour

Lire en musique (Alice in Wonderland - composition originale de Nahre Sol) :

Cela faisait dix ans que Célia habitait sa tour. Elle vivait dans un espace somme toute assez spacieux : le sol prenait la forme d’un grand cercle, entouré de pierres grises un peu humides. Les murs s’élevaient haut, percés par endroits de fenêtres en ogive ainsi que d’un oculus au plafond, une petite baie ovale qui se teintait du bleu du ciel. Il n’y avait qu’une seule porte qui se découpait sur le mur, toute bardée de fer : c’était par là que les gardes lui apportaient son repas, ainsi que des blocs de papier lisse et de nouveaux fils de couture. Célia remerciait du bout des lèvres, se posait au centre de la pièce, là où l’oculus jetait son halo lumineux, et entamait son repas ou débutait ses dessins au graphite.


Depuis quelques temps, cela dit, l’atmosphère était différente. Ce n’était pas le décor : la pièce ronde était toujours meublée d’un lit, d’une armoire, d’un coin dessin et de son attirail de couturière. Les températures restaient acceptables, le tissu soyeux de sa robe bleu cendré continuait de lui réchauffer la peau. Les gardes venaient toujours à heures fixes lui délivrer son dû.


Non, c’était autre chose. Une sensation étrange à l’estomac, qui parfois venait aussi lui serrer la gorge. Célia levait alors la tête vers la fenêtre du haut, dont elle n’apercevait que la vitre et l’éclat du ciel. 


« Et s’il y avait autre chose ? Autre chose que ce bout de ciel bleu ».


Elle déglutit, un peu honteuse de sa fantaisie. On le lui avait déjà dit et redit : toutes les jeunes filles du royaume habitaient une tour similaire à la sienne, afin de préserver leur beauté, leur savoir-faire inné et leur santé ; à l’extérieur de ces murs, il faisait froid, on n’y voyait rien et des vagabonds assoiffés risquaient de se jeter à votre cou sans crier gare. Elle avait bien quelques images étranges qui lui passaient par la tête, qui devaient appartenir à son enfance — un sol vert et tendre, des éclats de rire, de longues tables qui sentaient bons la nourriture — mais n’était-ce pas le fruit de son imagination ?


Célia se racla la gorge. Elle croqua dans sa tartine au miel en se lovant contre les pierres dures mais familières de la tour. Pourquoi questionner ainsi son sort ? Pour qui se prenait-elle, à rouspéter contre les pierres, contre la lumière parfois capricieuse du dehors, contre les activités qui étaient les siennes depuis si longtemps ?


On lui servait à manger, on lui fournissait de quoi s’occuper, on la protégeait entre ces murs de pierre : que lui manquait-il ? Désirait-elle s’échapper et succomber aux duretés du dehors ?


Ses poils se hérissèrent sous le tissu de sa robe. Célia secoua la tête en riant de sa bêtise. Elle se releva, fit quelques tours hasardeux en se frottant les bras. Ses pas résonnaient sur les pierres. Pourquoi avait-elle de plus en plus froid ici ? On lui avait garanti que les températures n’avaient pas changé. Pourquoi se désintéressait-elle de plus en plus de sa couture ? On continuait de la complimenter sur ses créations.


Alors quoi ?


Devant elle, les pierres se succédaient, les unes au-dessus des autres. Mur infranchissable et éternel. 


Son coeur fit un bond dans sa poitrine.


« Ça ne me suffit plus ! ».


Elle souffla, surprise par l’éclat de sa propre voix. 


Aussitôt, un « pop ! » éclata sur sa gauche. 


Célia sursauta, reculant de plusieurs pas maladroits en découvrant l’étrange créature qui était apparue dans la tour : un nain qui lui arrivait aux genoux, affublé d’une barbe brune et d’un chapeau haut de forme du même ton aubergine que sa longue robe qui traînait par terre.


— Que diable faites-vous chez moi ? s’écria-t-elle, la tête déjà tournée vers la porte bardée de fer — comment appeler les gardes ? Elle ne l’avait jamais fait.


— Du calme, du calme. C’est vous qui m’avez appelé. Quel toupet!


Le nain fronça son nez arrondi, en la toisant d’un air dubitatif. Il avait des yeux très clairs. Une curieuse odeur émanait de ses habits, mélange d’épices et de cire de bougie. Célia se calma, tout en maintenant ses distances. Entre eux, son assiette où traînait encore une coulée de miel.  


— Je ne vous ai pas appelé, vous vous trompez.


Le nain soupira.


— C’est toujours la même histoire. On nous appelle et ensuite on se rétracte. Il faut savoir ce que vous voulez, mademoiselle!


Le nain tapa des mains, accueillant dans ses paumes regroupées ce qui ressemblait à un enregistreur vocal. Il appuya sur un bouton et la voix de Célia éclata entre les pierres : « ça ne me suffit plus ! ».


Célia fronça les sourcils, embarrassée. Elle rougit à l’idée que quelqu’un, en bas, eût vent de son audace. Que penserait d’elle l’ensemble du royaume ? Personne ne se plaignait. 


— Je l’ai dit sous le coup de la fatigue. Ça ne se reproduira pas.


— Comme vous voudrez. Je suis là pour vous ouvrir le chemin. Mais les murs de pierre font aussi l’affaire.


Le nain s’inclina avant de disparaître comme il était venu. 


Célia fixa l’espace qu’il occupait, à présent vide. La pièce avait recouvré son aspect habituel.

il y a toujours une manière d’ouvrir la porte, laquelle te correspond ?

© Mary Blair, recherches graphiques pour les studios Disney

La jeune fille soupira en reprenant ses allées et venues. Sa robe se balançait au rythme de ses pas tendus. Son regard erra sur la grosse porte brune : elle avait déjà hésité à questionner les gardes, à leur demander ce qui se passait au bas des marches, comment c’était ; elle avait même rêvé avoir exigé de les rejoindre, les forçant à la laisser passer. Elle s’était réveillée alors qu’elle s’imaginait franchir un couloir sombre et interminable.


« C’est n’importe quoi. Je suis bien ici. Il y a plein de filles comme moi, qui vivent les mêmes choses ».


Cette pensée était rassurante. Elle s’y lova les jours suivants, s’y concentra à chaque fois que la porte s’ouvrait et qu’elle mastiquait l’un de ses plats. 


Pourtant, l’idée revenait la hanter.


Dès que les pas apparaissaient derrière la porte close, Célia sentait son coeur palpiter. 

Dès qu’un garde croisait son regard, les mots bataillaient dans sa gorge.


Quelque chose bouillonnait en elle, mais son corps refusait d’avancer. Que dire ? Que faire ? Qu’espérer ?


C’était complètement fou.


Elle était faite pour vivre dans sa tour protectrice, tout comme les gardes étaient faits pour lui apporter à manger, et les hommes du royaume pour déambuler en bas et veiller au bon grain du royaume.


Voulait-elle que tout s’effondre, pour une histoire de fantaisie ?


« Non, bien sûr que non ».


Mais la flamme continuait de lui brûler la gorge. Et un jour, alors que le garde venait de lui tendre son assiette, Célia ouvrit les lèvres :


— Puis-je vous accompagner ? J’aimerais juste me dégourdir les jambes et voir autre chose.


Sous son casque en métal, le garde écarquilla grand les yeux. Une expression choquée scella ses traits.


— C’est interdit voyons. Ça ne se fait pas.


— Oui, bien sûr, répliqua Célia en rougissant. 


Le garde allait refermer la porte. Son coeur se remit à battre. 


— Attendez! Dites-moi : pourquoi est-ce interdit ? Pourquoi dois-je rester dans cette tour ?


Le garde cligna des yeux surpris. Il haussa une épaule, ce qui fit tinter sa cotte de mailles.


— C’est comme ça que les choses fonctionnent.


L’évidence était frappante de vérité. Que pouvait-on rétorquer à cela ?


Célia acquiesça, tandis que la porte se refermait d’un bruit sec.


Cette nuit là, la réponse du garde tourna en boucle dans sa tête.


C’est comme ça que les choses fonctionnent.


C’est comme ça que les choses fonctionnent.


C’est comme ça que les choses fonctionnent.


Ses paupières se crispèrent dans son sommeil. Le pire, c’était qu’elle n’arrivait pas à imaginer autre chose que sa tour familière ; le reste du royaume prenait des allures de terrains vagues et nébuleux. 

Mary Blair, recherches graphiques pour les studios Disney

© Mary Blair, recherches graphiques pour les studios Disney

Le lendemain, elle se mit à prêter attention à ses dessins. Accroupie sur les dalles grises, elle donna forme à d’étranges paysages qui l’amusaient. Elle construisit des chemins, d’autres jeunes filles souriantes, des plats garnis et des notes de musique. Elle ignorait d’où lui venaient ces idées, mais elles lui plaisaient. Son coeur s’apaisait, ses mains s’animaient.


Alors, un jour nouveau, l’évidence apparut : « j’ai envie de plus ! ».


Le « pop ! » la prit encore par surprise : elle avait complètement oublié le nain venu de nulle part.


Il la regarda de ses yeux clairs, sous son chapeau haut de forme.


— Vous m’avez appelé ?


Célia déglutit, mais redressa la poitrine.


— Oui. J’aimerais sortir de ma tour. (Elle abaissa le regard sur ses feuilles de dessins, étalées sur le sol). Pouvez-vous me dire ce qui se trouve dehors ? J’aimerais beaucoup trouver ce genre de chemins (elle lui tendit ses feuilles).


— Ça, je ne peux pas vous le garantir. 


Célia se mordit la lèvre, puis respira plus profondément. 


— Est-ce possible de sortir de ma tour ? 


— En avez-vous envie ?


— Oui !


— Alors, pourquoi ne serait-ce pas possible, je vous le demande ?


Célia fixa le nain avec perplexité. Tout à coup, ça ne semblait plus si étrange, en effet, de quitter la tour et de voir autre chose. 


Aussitôt, le nain claqua des doigts. Mais cette fois, ce n’était pas lui qui disparaissait : les murs de pierre, le lit, l’armoire, tout se mit à tournoyer tandis que Célia restait là, à observer le phénomène avec une joie mêlée de frayeur.


Une seconde plus tard, elle se retrouva dans une grande salle longiligne, éclaboussée de grandes flaques de soleil. Des arcades en marbre donnaient sur une vaste pelouse verdoyante. Ça sentait bon le vin chaud et le bois coupé. Tout autour d’elle, des hommes et des femmes en tenue de fête, à côté d’un long buffet. Ils la regardaient, souriants, mains sur le coeur, emplis d’un soulagement dont le sens lui échappa.


— Oh ma Célia ! Enfin ! Je savais que tu y arriverais !


Une femme à la belle chevelure brune s’avançait vers elle. Elle lui tendit les mains et Célia les saisit, troublée.


— Que se passe-t-il ? Où est ma tour ?


— Tu es libérée ma fille. Une sorcière a jeté un sort à toutes les jeunes filles du royaume. Vous étiez prisonnières tant que vous n’osiez pas réclamer autre chose.


Célia écarquilla les yeux. Des applaudissements se répandaient de toute part. Elle s’habitua peu à peu à la lumière dansante, aux visages réjouis, à l’éclat du marbre, et alors elle se souvint.


Elle se souvint des éclats de rire entre amies, ici même.

Elle se souvint des courses-poursuites à travers la grande pelouse.

Elle se souvint comme c’était bon de faire des projets et de sentir l’herbe sous ses pieds nus.


Sa respiration s’apaisa, mais son coeur palpitait un peu. 


Elle se tourna vers sa mère pour la regarder dans les yeux.


— Que vais-je faire maintenant ?


— À toi de le découvrir.


Célia observa le buffet d’où émanaient des odeurs attirantes, qui lui rappelèrent l’un de ses dessins.


Elle se sentit sourire.


— Je vais commencer par savourer ce moment.

Mary Blair, recherches graphiques pour les studios Disney

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